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À la recherche du sanctuaire d’Amarynthos (Eubée) avec un professeur du Collège de France : cinquante ans pour mettre au jour un lieu de mémoire de la Grèce antique

Depuis 2017, la presse internationale et française1 se fait l’écho de la découverte, par l’École suisse d’archéologie en Grèce (ESAG) en collaboration avec les autorités locales, de l’Artémision d’Amarynthos dans l’île d’Eubée, à une soixantaine de km d’Athènes. Ce sanctuaire connu par de nombreux témoignages était recherché depuis le XIXe siècle, mais sans succès jusqu’ici, en raison notamment d’une contradiction manifeste entre le géographe Strabon et d’autres sources. À l’origine de cette retentissante découverte se trouve l’hypothèse émise par Denis Knoepfler, ancien titulaire de la chaire Épigraphie et histoire des cités grecques (2003-2014). Le professeur émérite du Collège de France revient sur cette belle découverte et les trésors de diverse nature que la Grèce a encore à nous livrer.

Cette mise au jour n’est pas le fruit du hasard, puisque, tout au début de ma formation (en 1969 déjà !), alors que je prenais part aux travaux de la Mission archéologique suisse qui avait entamé en 1964, à la demande du Gouvernement grec, l’exploration de la ville antique d’Érétrie, j’avais commencé à rassembler les indices de toutes sortes plaidant pour une localisation du sanctuaire d’Artémis Amarysia nettement plus éloignée de cette cité que la distance indiquée chez Strabon (7 stades, soit 1,4 km). Ayant acquis la conviction que ce grand géographe de l’époque d’Auguste – qui avait recueilli sur l’île d’Eubée (sans l’avoir parcourue lui-même) une information de qualité – n’avait pu se tromper aussi lourdement, j’ai songé assez rapidement à la possibilité que l’origine de l’erreur doive être cherchée non pas chez Strabon lui-même, mais dans une simple faute de copiste : la lettre ζ (zèta), qui vaut 7 dans le système alphabétique des Grecs, aurait pu naître de la confusion avec un ξ (xi), de forme semblable mais de valeur très différente : le chemin à parcourir de la ville au sanctuaire serait ainsi non plus de 7, mais de 60 stades, soit près de 11 km ! Or, cette distance correspondait parfaitement à la position alors présumée – et maintenant démontrée – de l’Artémision d’Amarynthos.

Une des raisons de l’intérêt des chercheurs pour ce sanctuaire enfoui depuis des siècles est qu’il devait nécessairement receler des inscriptions de caractère public, puisque Strabon fait mention – chose peu banale de la part d’un géographe – de deux stèles qui y étaient dressées jadis, portant l’une et l’autre un texte de grande portée. De fait, plus d’une inscription fortuitement découverte aux alentours du site dès avant 1900 était venu confirmer la valeur de ce témoignage, dont on peut faire aujourd’hui l’hypothèse qu’il remontait en substance à nul autre qu’au philosophe Aristote (qui, exilé en Eubée, dut faire le voyage d’Amarynthos peu de temps avant sa mort en 322 av. J.-C.). Car il ressort de tous ces documents que la déesse vénérée en ce lieu était la principale divinité des Érétriens – voire de tous les Eubéens – jouant un rôle central dans leur vie religieuse, politique et aussi culturelle. Au surplus, parmi les inscriptions dont la trouvaille, en 2017, a permis l’identification définitive du site – événement aussitôt salué par l’émission d’un timbre-poste de 1 euro à l’effigie de l’Artémis d’Amarynthos ! – figure un document intact d’un intérêt exceptionnel, puisqu’il s’agit du traité aux termes duquel la cité d’Érétrie avait intégré celle de Styra, petite ville de l’Eubée méridionale, dans son vaste territoire insulaire, à une date qui se situe vers la fin de la fameuse Guerre du Péloponnèse (entre 411 et 404 avant J.-C.), moment clé de l’histoire grecque.

Si l’exploration du site n’en est encore qu’à ses débuts, on peut esquisser dès à présent les principales étapes de son occupation. Les vestiges les plus anciens remontent au Xe siècle av. J.-C. et appartiennent ainsi à la phase de transition entre la brillante époque dite mycénienne – quand le toponyme Amarynthos se trouve déjà attesté dans les tablettes du Palais de Thèbes vers 1200 avant notre ère – et les débuts de la civilisation grecque proprement dite, avec l’émergence des cités, dont celle d’Érétrie elle-même (vers 800 av. J.-C.).
C’est donc un enjeu majeur de la fouille d’Amarynthos que de fournir des informations sur les phases les plus anciennes de l’implantation du culte d’Artémis en Grèce propre. Durant la période archaïque (VIIe-VIe s. av. J.-C.), le sanctuaire connaît un développement que l’on devine considérable, suite à la mise au jour en 2018 d’un grand édifice sacré remontant au début de cette époque. Malgré les déboires subis par les Érétriens au Ve s. av. J.-C (prise de leur ville par les Perses, puis domination d’Athènes jusqu’en 411 avant notre ère), l’Artémision n’a certainement pas été abandonné, bien au contraire. Mais un renouveau est à situer sous le règne d’Alexandre le Grand (336-323 av. J.-C.), avec l’édification d’un long portique coudé qui restructure tout l’espace disponible. C’est au moment de la conquête romaine (milieu du IIe siècle avant notre ère), cependant, que l’Artémision a dû connaître son apogée : il se couvre alors de monuments honorifiques publics et privés, qui portent tous une dédicace à Artémis, à Apollon et à leur mère Létô. Mais qu’advient-il de ces statues quand, en 88-86 av. J.-C., se propage jusqu’en Eubée la guerre lancée contre l’occupant romain par le roi Mithridate du Pont ? Le saccage du sanctuaire d’Amarynthos à cette date est désormais une hypothèse plausible. Il faut attendre ensuite l’époque des empereurs antonins (96-192 ap. J.-C.) pour voir l’Artémision se relever partiellement, avec le soutien probable du milliardaire athénien Hérode Atticus, constructeur à Athènes du célèbre Odéon qui porte son nom.

Depuis 2016, grâce à une importante subvention de la Confédération helvétique, l’ESAG a pu acquérir de nombreux terrains, de manière à constituer progressivement un vaste chantier archéologique, qui doit couvrir l’essentiel du sanctuaire antique. De larges zones restent donc à fouiller pour mettre au jour ce qui constituait le cœur de l’espace sacré : le temple de la divinité, son autel et toutes sortes de bâtiments annexes. D’autre part, une tâche délicate – mais d’un intérêt scientifique incontestable – doit très bientôt être entreprise : le démontage des escaliers menant à un puits profond, en vue de leur restauration. Car ce dispositif datant de l’époque romaine est fait entièrement de blocs récupérés, appartenant à des monuments plus anciens susceptibles de porter des inscriptions. À ces opérations, conduites sur le terrain par de jeunes archéologues sous l’autorité du directeur de l’ESAG et du Service des Antiquités de l’Eubée, je suis tout naturellement associé en tant qu’initiateur du projet et spécialiste d’épigraphie grecque, une discipline qui m’a été enseignée par Louis Robert au Collège de France, où j’ai eu plus tard l’insigne honneur de l’enseigner moi-même2.

Pr Denis Knoepfler
Chaire Epigraphie et histoire des cités grecques (2003-2014)

1 Ainsi les magazines Marianne, Sciences Humaines et L’Histoire.
2 Le 1er juin 2018 ont été prononcées devant l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris deux communications relatives à cette découverte, dont une par le soussigné sous le titre : « Amarynthos trente ans après : l’épigraphie a tranché, mais Strabon n’aura pas à plaider coupable » (en cours de publication).

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